La dystopie de Gotham City [Part 3/3]
L’une des choses magnifiques quand on est en histoire de l’art, c’est qu’on y rencontre en grande majorité des gens ouverts d’esprit si bien que l’on parle de tout et n’importe quoi. Vous imaginez bien que la bande dessinée est un sujet qui revient de temps en temps, si bien qu’on se retrouve après avec des petites perles comme le dossier qui va suivre.
De la main de Léonore Picart, ce dossier traite en trois partie de la dystopie que représente la ville de Gotham City au travers de l’ensemble des films modernes de Batman, depuis celui de Tim Burton jusqu’au récent Dark Night. J’ai trouvé ce dossier, écrit en 2009, intéressant et, je vous le propose donc ici, avec l’accord de son auteure, sans retouches.
Long dossier j’ai décidé de scinder le dossier en parties plus digestes et vous livre ici la troisième partie. N’hésitez pas à d’abord lire les première et deuxième parties disponible ici : Une ville où règne l’argent et Une notion du mal exacerbée.
3/ Une ville à l'aspect totalitaire
La dystopie de Gotham City rassemble de nombreuses caractéristiques des villes soumises à un régime totalitaire. De par sa course au progrès, sa monumentalité et son immuabilité, elle peut être comparée à Moscou, qui est une ville qui a été reconstruite sous le régime stalinien. Les régimes totalitaires cherchent prioritairement à faire avancer le progrès qui est pour eux une véritable croyance. Ils considèrent que la technologie va améliorer la vie des hommes. Gotham City semble présenter une ville futuriste de par sa technologie avancée. L'industrie est son premier secteur d'activités. On remarque que le gratte-ciel le plus haut de la ville, le point de repère des habitants, n'est autre que "Wayne Enterprise" qui s'avère n'avoir aucune concurrence en ville. Bruce Wayne possède donc ce qui semble être un monopole.
Le progrès est décrié dans cette dystopie car il sert avant toute chose aux criminels pour mener à bien leurs projets. Dans Batman et Robin, Mr Freeze compte grâce à une toute nouvelle invention, geler la totalité de la ville de Gotham, tandis que dans Batman begins, le mentor de Batman veut faire disparaître tous les citoyens de la ville en leur faisant absorber des psychotropes hallucinogènes qui provoquent une anxiété et une terreur sans limite. Ces progrès ne seraient pas rendus possibles sans des progrès démesurés.
Un régime totalitaire est un système politique caractérisé par la soumission complète des existences individuelles à un ordre collectif que fait régner un pouvoir dictatorial. Dans les films de Batman, le pouvoir de la ville est aux mains des criminels, de l'aristocratie de Gotham mais aussi Batman. Le reste de la ville, dont la municipalité semble constituer de simples spectateurs et jouets de cette élite. Cette municipalité a pour unique programme : "la solution de tous vos problèmes porte un nom : Batman". Ce penchant à fournir une réponse globale et univoque à tous les problèmes est comportement type des régimes totalitaires. Ainsi, sous le régime nazi, Hitler a présenté l'extermination des juifs comme la réponse. De plus, on relève une instabilité politique, dans Batman le défi Max Shrek cherche à renverser le pouvoir en place, à faire du pingouin le maire afin de pouvoir mener ses méfaits sans aucune limites. La police est toujours très présente, elle inspire la terreur à la façon du KGB et est corrompue de la même manière que la Nomenklatura. Les citoyens de Gotham semblent ne former qu'un seul et unique bloc, une unité parfaite. De nombreux grands rassemblements ont lieux, ils sont de types fascistes. Il s'agit de venir acclamer un homme de pouvoir qui passe pour être le sauveur de la ville. La population se présente sous la forme d'une masse soit grouillante dans la rue, soit lors de ces rassemblements ce qui les fait ressembler à des moutons. Ils suivent, font ce qui leur est demandé sans réfléchir davantage. Ils s'en remettent à Batman pour ce qui est de les protéger. Bruce Wayne est en quelques sorte l'archétype de l'Homme Nouveau caractéristique de l'idéal totalitaire. Il représente le travail, le progrès, la richesse, la beauté, la force et l'intelligence.
L'architecture est caractéristiques des villes soumises à un régime totalitaires. Elle est en constante mutation ce qui fait d'elle une entité tentaculaire presque vivante, même si la végétation y est absente. Les statues sont un élément architectural omniprésent dans la ville. Elles cherchent à représenter l'Homme Nouveau mais aussi à glorifier la ville. Les styles des édifices de Gotham est avant tout moderne avec ses grands gratte-ciels. La verticalité est une recherche des régimes totalitaires qui visent par ce biais à prouver leur puissance. Tim Burton s'inscrit, de par cette ville nocturne, qui ne voit quasiment jamais le jour, par ses murs anguleux et son décor irréaliste, dans une certaine mesure dans le cinéma expressionniste allemand du début du siècle. Les deux principaux styles architecturaux des régimes totalitaires sont le mouvement moderne et le style néo-classique est visible sur la demeure du principal protagoniste.
En effet, ces formes rectilignes, sa symétrie et son austérité ne laisse aucun doute quant à son appartenance à ce mouvement architectural récurrent. Il symbolise l'isolement de la ville face au reste du monde mais aussi l'enfermement dans lequel se trouvent les citoyens. Il est impossible pour eux de s'épanouir pleinement au sein de cette ville asphyxiante, aliénante. La ville de Gotham est caractérisée par sa monumentalité. Dans le film Batman on peut voir que les passants paraissent minuscules face à la ville qui n'en finit pas de s'étirer vers les nuages. Quel que soit le réalisateur, la ville est faire de pierres, d'acier et de béton ce qui la rend immuable et inébranlable.
La dystopie de Gotham City est donc loin de concerner seulement son architecture, elle dégage d'importantes valeurs péjoratives que les différents réalisateurs ont mises en avant dénonçant ainsi les villes actuelles et leur devenir. La course au pouvoir concerne toute la société dans une ville à l'aspect totalitaire. Dans le monde d'aujourd'hui, le refus de la mixité sociale, l'explosion des systèmes de vidéo-surveillance et des sociétés de sécurité privée, la pénalisation du "racolage passif", de la "mendicité agressive" nous rappellent qu'il est nécessaire actuellement, plus que jamais, de combattre les solutions simples "à la Batman" qui nourrissent au final plus qu'elles ne détruisent l'insécurité.
Je remercie encore Léonore Picart, l'auteure de ce dossier, de m'avoir permis de le publier. Et pour poursuivre, un conseil de lecture : Batman City of Crime qui s'étend de Detective Comics #800 à 813 (chez Panini, Batman #10 à #23, #19 excepté) et qui vous plonge véritablement dans la Gotham des bas quartiers et sa misère.





